Crachoir #3 - Deuxième série
Agrafé par Pomme
Nom : Crachoir #3 - Deuxième série
Auteurs : Laetitia B., Agnès Beuneux, Fredox, Julie Ja, Jzef, Jean Kristau, Martin Lebrun, Léo, Mika, Benjamin Monti, P’tit Marc, Phil, Maël Rannou, Réclame brut, Lionel Richerand, G. Souladge, Jack Torrance, Véro, Yvang
Année de parution : 2008
Type de fanzine : BD, collages, illustrations, montages, textes à effets épileptiques
Format : 20x28
Reliure : dos carré-collé
Nombre de pages : 124 pages / Noir et blanc
Site internet : http://blog.yvang.com
Avant d’attaquer de front cette médiocre chronique, je suis allée faire un tour à la cave, sortir la grosse encyclopédie Larousse en trente volumes qui me donnera une définition exacte du mot crachoir. Bilan de l’exhumation : « sorte de vase rempli de sable, de cendre, ou de sciure de bois, qu’on met dans un appartement ou dans un édifice public pour y cracher ». Solution alternative avec une mise en contexte idiomatique : « tenir le crachoir (Figuré) (Familier) Faire à soi tout seul les frais de la conversation. » Voilà qui est mieux, mais un mot tout de même : si Crachoir se paye le luxe de manier la conversation comme un machiniste met en marche ses rouages, il va falloir prêter main forte au livre et tendre les yeux, voire même s’en arracher l’orbite et miser sur une compréhension instinctive de l’absurde. Sinon, c’est la dérive, ou même pire, le naufrage couronné par vingt obscures années d’errance sur une île perdue du Pacifique.
Crachoir dépayse et casse littéralement les briques du bâtiment : le but n’est pas la finalité mais bien les pierres d’achoppement, soit des fragments qui pris individuellement revêtent un sens différent, souvent singulier, parfois contradictoire. Un sens censé ne pas exister, dixit les auteurs : c’est ce qu’ils dénomment un « alibi ». Pourtant, il arrive qu’il soit plus compliqué qu’il n’y paraisse de ne pas prendre au sérieux ce pacte : on a beau savoir que le fanzine assume sa part surréaliste, se voue à ses excès et poursuit une quête d’insensé, on se retrouve pour autant à se griller les neurones sur quelques unes de ses performances.
Performances de 19 auteurs pour un épais fanzine de 124 pages imprimé en noir et blanc, doté d’une couverture signée Lionel Richerand. Les participations graphiques pour la plupart, tirent profit du noir et blanc à la manière des auteurs publiés par l’édition L’Association (si votre route a un jour croisé la sienne), travaillant beaucoup sur les contrastes, jeux de lumière et de formes, où l’absence de logique plan plan rappellera parfois celle caractéristique du rêve et du cauchemar. Crachoir propose également de vous mettre une veste avec des textes, de l’article fictivement vrai au conte débonnaire revisité du joueur de flûte de Hamelin par un Jzef hilarant à l’humour décalé et énergique. Difficile de démarquer toute l’écurie, mais on relèvera tout de même la robe de Laetitia B. faite de collages absurdes au kitsch intrigant, des Janusiens par Martin Lebrun, des illustrations sur un principe d’un personnage associé à une bulle et un mot. Ce dernier d’ailleurs pousse la réflexion à un paroxysme grâce à la nudité d’une bulle et le foisonnement affiché par l’illustration. Le tout presque d’autant plus frappant qu’il est disposé après une bande dessinée montage des aventures de Satanik à Lourdes par Fredox, bd surchargée en tout point (du lourd en répliques type polar Harlequin et mise en scène aussi épique, qu’improbable et irrévérencieuse) mais jouissive si l’aspect graphique ne vous détraque pas. Jeux sur la composition avec
une suite de cases par Léo, où l’on ne peut pas s’empêcher de creuser le dessin à la recherche de significations, parfois capillotractées reconnaissons-le, mais c’est qu’à défaut de nous donner vraiment raison de s’échauffer le ciboulot, les agencements graphiques réussissent au moins à débrider le philosophe de comptoir qui se terre en nous. Enfin, on a du mal à croire à la futilité quand on se heurte aux malicieux dessins de Agnès Beuneux dont les références surréalistes (j’entends les types qui en ont pondu des montagnes au siècle dernier) ne manquent pas de relever un sourcil (Magritte à l’évidence, ou Picabia pour lequel les collègues ont ressorti des magazines Dada qui prenaient la lumière sur une étagère). Le tout est dense, d’une précision dantesque comme avec P’tit Marc ou bien les péripéties frappées du Destin d’Antoine par Yvang : vaudeville hilarant qu’Alfred Jarry et Boris Vian dans ses Trouble dans les andains n’auraient pas renié…
En bref
Crachoir, c’est donc bon à mettre entre toutes les mains, dès l’instant où vous êtes prévenus sur la qualité du produit : qualité indéniable, à moins d’être un fervent disciple de l’école Desproges, le concept de linéarité est ici introuvable, banni de son univers riche, inventif, parfois foutage de gueule, souvent provocateur. Hétérogène tout en se finissant les uns les autres : un bon indé qui éructe mais n’entache pas.
Le prix, 12 € peut rebuter si l’on pense fanzine, donc amateur, donc maraîcher du dimanche qui propose sa botte de poireaux poshère-poshère. Hélas, une sortie dominicale plus récente vous aurait appris que les bons produits se payent dorénavant, et Crachoir ne fait pas exception. C’est un investissement, difficile de le qualifier autrement en vue de la perle graphique et narrative (bien qu’il s’en défende…) qu’il constitue : on ne vous parlera bien entendu pas de la coloration ivoire du papier centaure 115 grammes, puisque le produit manufacturé demeure une énigme (pas pour longtemps qu’on se rassure). Si l’on ne vous poursuit pas avec des torches enflammées pour vous pousser à l’achat compulsif immédiat, c’est parce que la loi du pays dans lequel on publie cette chronique nous l’interdit (plus ou moins) : mais que sa lecture ne vous laisse aucun doute, Crachoir est pro, et on est pro-Crachoir ! (and so will you)