Halbran #20
Agrafé par Alivia
Nom : Halbran #20
Auteurs : Anisse, Blÿnt, Chloë, Damien Dion, Thomas Froissard, Pierre Gram, Li-An, Moute, Otto, Jean-Christophe Pol, José Roosevelt, Johan Troïanowski, Vain, Vallale
Année de parution : 2008
Type de fanzine : BD
Format : A4
Reliure : reliure tissée
Nombre de pages : 100 pages / Noir et blanc
Site internet : http://www.juanalberto.ch/fanbran.htm
Remontons, si vous le voulez bien, le fil du temps qui s’infiltre et s’insurge : s’empêcher ici d’historiciser la chose serait commettre comme un acte de froide criminalité, alors qu’il y a tant à apprendre du tumultueux parcours d’Halbran.
Halbran, comme nous l’indique le TLF en son bon dévouement, est un substantif masculin désignant un jeune canard sauvage de l’année (“Les jours de brume, il s’enfonçait dans un marais pour guetter les oies, les loutres et les halbrans” - Flaubert, St Julien l’Hospitalier, 1877). Un canard, donc, marque de fabrique, objet de licencieuse fascination, culte des participants, sigle du grand gourou et master of the commandeur José Roosevelt, navigateur en chef de ce fanzine à plumes. S’il est né d’un véritable besoin (comme expliqué ici, Halbran avait été élu pour recevoir en ses blanches pages les planches de la bande-dessinée A l’ombre des coquillages, pour cause de publication repoussée), Halbran s’est pris à son propre jeu, et a finalement su trouver son équilibre, en constatant la foultitude de lecteurs patientant ses nouvelles apparitions.
Et comment en vouloir décemment à une jeune pousse de canard, qui, qui plus est, transporte dans son envol la qualité et bien plus que l’on était en espérance d’attendre des productions de Roosevelt ? (cf. Les Éditions du Canard, bande d’agrapheurs - et ces sublimes peintures teintées de l’ombre Dali et Miro, ces sujets allégoriques, ces ouvertures sur un ailleurs de rêves et de couleurs !) Avec ce numéro vingtième, Halbran emporte sous son aile son carcan de participants habitués et malicieux, son fusil surréaliste chargé à bloc.
On navigue au gré du vent auprès des montagnes oniriques de Moute (j’ai toujours eu un faible pour ces histoires qui nous entraînent sans notre consentement sous le plus abyssale connecteur synaptique, un électrochoc du sens devenu non-sens, adieu narration pour un très bref instant, bonjour vide tentant - avant de retomber en un seul et même morceau), survolant à basse altitude les pérégrinations du très tordant Cyprien Savonette (Jean-Christophe Pol semble bien décidé à nous défendre de tout ennui - maîtrisant son trait, ses chutes et son écriture lyrique à souhait - coup de cœur pour ma part lorsque vient le temps de présenter les petites choses de la vie teintées de bizarrerie (la cuillère résistante au fond du lavabo, la feuille de salade qui entacherait même l’aura d’un Rodin…)).
On frôle de notre bec les saisissantes participations de Blÿnt, Otto, Anisse et Pierre Gram (si j’émets une modeste critique, m’achèvera-t-on ? Pour cette dernière, peut-être vaudrait-il mieux contraster un tant soit peu le noir et blanc, de sorte à ce que la ligne, fine, et ses détails, multiples, filent en exode et bondissent à nos yeux hagards).
Vient enfin l’instant de déclamer au monde qui défile sous nos griffes à quel point José Roosevelt est fou (de petits traits…) à quel point sa présence est comme l’organe cardiaque palpitant de cet halbran : je n’ai su que m’exclamer de confuses banalités à la lecture de son Ce (série par ailleurs également publiée en volumes entiers par les Éditions du Canard).
Éructant la science et les références, jouant avec les cadres, les points de vue, les compositions et les clignements d’yeux, Ce oscille entre la douceur cotonneuse d’un cauchemar majestueux et la maîtrise rectiligne de statures Moebiusiennes ou Druillietiennes (vas-y, TLF, prends-toi ça dans tes dents binaires !). Le récit est fluide et immense, les dialogues énigmatiques, empreints de poésie : c’est sûrement folie que de parvenir à rendre fou de désir de suite le pauvre lecteur désarmé.
A noter pour clôturer ce clavardage, la présence en guest-star de mon grand favori, Tony Sandoval (quelle chance de trébucher sur le numéro où ce grand bonhomme fait un salut) ; ce qui ne peut que conforter encore dans l’idée que la confiance accordée à ce fanzine n’était pas mal placée.
En bref
Halbran, jeune canard sauvage, s’est fait les dents sur du consistant, du lourd, une formule chimique de béton armé donnée pour durer : un équipage de pros ou de presque pros bien destinés à le devenir. Malheur étant, vos Agrapheurs-chroniqueurs
n’ont pour le moment pas mis la main sur la version papier de cet oiseau emporté ; en se contentant d’une lecture via petit écran, on peut néanmoins affirmer que l’achat en vaut la chandelle (7,50€ lorsque l’on est en quête d’une bonne fanzinothèque, soit le prix d’un mauvais manga pour près d’une chouette heure et demie de découvertes).
Mon conseil (et la marche qui je suivrai) serait de se repaitre de quelques Halbran avant d’attaquer de front les productions individuelles de Roosevelt - qui me font de l’œil taquin depuis des jours maintenant.
Demi-canard mais pas demi-fanzine ; Halbran maintient son rythme de croisière depuis cinq ans maintenant, et c’est sorte de satisfaction de savoir que de telles machineries caquètent encore et (on le souhaite) pour longtemps.